Trump veut faire Main Basse sur Hollywood, pourquoi ?
L’évolution du cinéma états-unien depuis les années 2000 marque une rupture dans le soft power traditionnel d’Hollywood. Il s’est complexifié et a diversifié son message idéologique, s’éloignant de la simple glorification d’une Amérique puissante et modèle. Hollywood est devenu un miroir plus critique des États-Unis, remettant en question les institutions et l’idéalisme passé. Le cinéma intègre massivement des thématiques de diversité, d’équité et d’inclusion. Ces films donnent une voix aux minorités (ethniques, de genre, LGBTQI+), offrant un récit de l’Amérique plus complexe et moins uniforme que l’ancien modèle du héros blanc et individualiste.
Le Cinéma Hollywoodien, « Influenceur Mondial » Historique.
Le cinéma hollywoodien a été, et demeure en grande partie, une composante essentielle et extrêmement efficace du soft power américain, c’est-à-dire sa capacité à influencer et à séduire le reste du monde sans recourir à la force militaire ou économique (le hard power).
Diffusion de la Culture et des Valeurs.
Hollywood est le premier vecteur de l’« American way of life » à l’échelle planétaire. Les films mettent en scène de manière attrayante l’idée de la réussite individuelle (le « rêve américain »), la liberté, la démocratie et la consommation.
Le cinéma hollywoodien a développé des structures narratives efficaces et universelles qui trouvent un écho dans toutes les cultures, le rendant « transparent » et facilement assimilable par le public étranger.
Le cinéma a été souvent été utilisé ouvertement pour exalter le patriotisme ou pour glorifier le rôle de l’armée et à justifier certaines actions géopolitiques (comme Rambo ou American Sniper).
Dominance Économique et Industrielle.
L’efficacité du soft power est renforcée par la suprématie économique d’Hollywood. C’est par la domination du marché et du box-office mondial (souvent près de 70% ou plus), qu’Hollywood assure une diffusion massive de son contenu culturel. Cette domination économique est le socle de l’influence culturelle.
L’industrie américaine exporte ses méthodes de production et de distribution (le modèle du blockbuster à gros budget, avec marketing global) amenant à une standardisation de l’industrie.
Le cinéma américain a ainsi la capacité unique de divertir tout en formatant l’inconscient collectif et en positionnant les États-Unis au centre du monde, même lorsque le sujet critique la société américaine.
Un Soft power sur Grand écran Mis à mal.
Hollywood, est aujourd’hui confronté à une série de défis structurels et concurrentiels qui érodent son hégémonie culturelle et son efficacité idéologique à l’échelle mondiale.
Les Difficultés Internes et la Crise de Crédibilité d’Hollywood.
Des difficultés internes et structurelles
Plusieurs facteurs expliquent les difficultés rencontrées par les grandes Studios d’Hollywood : la baisse du marché intérieur et internationale suite à la crise du Covid, des grèves au sein même d’Hollywood (celle des scénaristes et des acteurs en 2023), l’émergence des plateformes de streaming qui bouleversent le modèle et le fragilisent avec des contenus de plus en plus internationaux.
Une usure du modèle idéologique
Le mythe de l’« American Dream » et l’universalisme américain paraissent moins crédibles ou moins séduisants face à la polarisation politique et aux crises sociales internes aux États-Unis.
La dépendance excessive aux superproductions à gros budget (blockbusters) destinées à maximiser les recettes mondiales conduit souvent à une standardisation des scénarios et à une simplification excessive des thématiques ; rendant les contenus moins authentiques et moins attrayant.
La Concurrence des Soft powers Culturels Émergents.
La principale menace vient de l’émergence de nouveaux pôles culturels capables de proposer des alternatives attractives et technologiquement avancées.
La Corée du Sud et la Hallyu (Vague Coréenne)
La K-Pop (BTS, Blackpink), les dramas et le cinéma (Parasite, Squid Game) proposent des contenus de très haute qualité qui mélangent habilement les codes mondiaux (musique, réalisation) avec des valeurs et des thématiques spécifiquement asiatiques ou universelles, ce qui leur confère un statut d’alternative moderne et originale à la culture occidentale dominante.
Le gouvernement sud-coréen a délibérément investi dans ses industries culturelles et médiatiques, utilisant la culture comme un levier stratégique pour l’influence et l’exportation.
La Chine et la pression du marché
L’influence chinoise opère principalement par sa puissance économique structurelle, forçant Hollywood à s’auto-censurer.
La Chine possède le plus grand parc de salles de cinéma au monde et constitue un marché crucial pour la rentabilité des blockbusters (souvent, un film doit y réussir pour être globalement rentable).
Pour accéder à ce marché, les studios hollywoodiens sont contraints de négocier avec les autorités chinoises et d’adapter leurs scénarios pour éviter toute référence jugée offensante ou politiquement incorrecte par Pékin.
Le gouvernement chinois utilise des quotas stricts sur les films étrangers pour protéger et promouvoir son cinéma national, cherchant activement à limiter l’américanisation des écrans et à diffuser son propre récit culturel.
Si Hollywood conserve une prééminence économique relative, son monopole sur la « séduction culturelle » est brisé. Le soft power est devenu un champ de bataille multipolaire où les narratifs concurrents, notamment asiatiques, gagnent en pertinence et en capacité d’attraction.
Reprendre le Contrôle sur l’Outil le plus Puissant du Soft power États-uniens.
Trump et ses partisans perçoivent l’accent mis par Hollywood sur les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) et les thématiques progressistes comme une forme d’« idéologie » hostile à leurs valeurs conservatrices.
Contrôler le Message Idéologique (Soft Power).
Ainsi En critiquant ces messages, Trump cherche à délégitimer la vision de la société américaine que les studios exportent.
Il cherche à restaurer un récit plus traditionnel et nationaliste (ce qu’il appelle le « bon sens ») et à faire du cinéma un véhicule d’une vision idéologique plus conforme à sa base électorale (en témoigne le casting de « ses ambassadeurs » à Hollywood, comme Sylvester Stallone et Mel Gibson, pour relancer le cinéma américain).
En faisant de la fin des programmes DEI une de ses priorités (y compris dans les agences fédérales et les entreprises privées dépendant des aides publiques), il exerce une pression indirecte mais puissante sur les studios pour qu’ils évitent de produire des fictions perçues comme trop progressistes, afin de ne pas s’attirer d’ennuis (ou de perdre l’accès à certains financements ou soutiens).
L’objectif est de redéfinir le soft power américain pour qu’il ne soit plus la voix de l’élite libérale, mais l’expression des valeurs conservatrices.
Le Protectionnisme comme Levier de Chantage Économique.
Le protectionnisme économique radical (les 100% de droits de douane) est l’arme de poing qui soutient l’objectif idéologique.
Les tarifs douaniers sur les productions faites à l’étranger ne sont pas seulement conçus pour ramener les emplois du tournage aux États-Unis ; ils représentent une menace économique majeure pour les studios. L’incertitude et la hausse des coûts qui en découlent découragent la prise de risque et incitent les studios à éviter toute controverse qui pourrait mettre en péril leurs relations avec l’administration.
En qualifiant les tournages à l’étranger de « menace pour la sécurité nationale » et de « propagande », Trump mélange délibérément les enjeux économiques et idéologiques. Cela lui permet d’utiliser des outils de hard power (tarifs douaniers) pour atteindre des objectifs de soft power (contrôle du message).
Là où Hollywood a traditionnellement négocié l’idéologie sur une base culturelle, Trump utilise le levier économique pour exiger une soumission implicite du contenu aux valeurs qu’il défend.
Une Politique d’Intimidation qui Fragilise encore plus Hollywood.
Toutefois, si sa menace devait être appliquée, elle déstabiliserait profondément tout l’écosystème du cinéma hollywoodien, menaçant la rentabilité même des studios qu’elle prétend protéger.
Un paradoxe économique et logistique
La délocalisation des tournages est un phénomène structurel. Elle s’explique non seulement par des incitations fiscales avantageuses offertes par des pays concurrents (Canada, Royaume-Uni, etc.), mais aussi, et surtout, par des nécessités scénaristiques.
L’internationalisation des intrigues est indispensable pour produire des blockbusters capables de générer 70% de leurs recettes hors du marché américain. Limiter les lieux de tournage au seul territoire américain nuirait à l’authenticité et à la portée universelle de ces films. La difficulté à déterminer ce qu’est un film « américain » devient centrale.
Un blockbuster financé par Hollywood mais tourné en grande partie à l’étranger, et dont la post-production et les effets spéciaux (créateurs de nombreux emplois aux États-Unis) sont américains, serait-il considéré comme « étranger » et soumis à 100% de droits de douane ? Cela rend l’application d’une telle taxe très ambiguë et complexe.
Imposer une taxe de 100% sur les films produits à l’étranger se traduirait probablement par une hausse des coûts pour les studios américains, qui répercuteraient ces coûts sur les consommateurs. De plus, de nombreux emplois américains (post-production, effets spéciaux, acteurs, scénaristes, etc.) sont liés à ces tournages internationaux.
Le risque d’une auto-destruction
Imposer une taxe de 100% sur les films produits à l’étranger se traduirait mécaniquement par une hausse massive des coûts pour les studios américains, qui répercuteraient ces coûts sur les consommateurs mondiaux, réduisant l’accessibilité de leur produit. Plus grave, une telle mesure protectionniste pourrait provoquer des mesures de rétorsion (des tarifs douaniers punitifs) de la part d’autres pays sur les exportations culturelles américaines.
Au lieu de renforcer le soft power, une telle politique pourrait le fragiliser encore davantage, en brisant les chaînes de production complexes, en aliénant une partie du public international habitué à des lieux de tournage mondiaux, et en ouvrant encore plus la porte aux soft powers concurrents qui seraient alors perçus comme des alternatives plus stables et moins politiquement volatiles.
Le coût de la réappropriation idéologique pourrait bien être la perte de la prééminence économique indispensable à une domination culturelle permettant ce soft power.
Trump a un Plan, mais Sait-il ce qu’il Fait ?
Encore une fois, pour des raisons idéologiques et fallacieuses, menaçant à coup de droits de douane exorbitants, Trump s’attaque à un marché dont il semble n’avoir pas compris les tenants et les aboutissants.
En prétendant que le cinéma américain serait « volé » par des pays étrangers, il semble ignorer qu’Hollywood a pu profiter, au contraire, de facilités pour produire et tourner des films un peu partout dans le monde, souvent à des coûts moindres.
En mettant en avant une soi-disant question de « sécurité intérieure », il montre qu’il ne connaît pas la structure financière de l’industrie cinématographique américaine, qui repose sur des grands studios historiques qui sont des filiales de conglomérats américains massifs (Disney, Warner Bros, Paramount Pictures, Universal Pictures).
Par ailleurs, sur le marché intérieur de l’exploitation en salles, la part des films étrangers a toujours été extrêmement faible, historiquement et structurellement : moins de 10% de part de marché pour l’ensemble des films étrangers, et seulement 1% pour les films en langue étrangère.
C’est sur avec une méconnaissance de l’industrie cinématographique, et pour mener un combat idéologique sur les valeurs – contre la diversité, l’inclusion et l’égalité pour tous – qu’il prend le risque de déstabiliser tout l’« Entertainment made in US ».
