L’« homme déconstruit », une problématique du genre.
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L’« Homme Déconstruit », une Problématique du Genre.

Au sens strict, un homme déconstruit n’est pas un homme « détruit » ou « émasculé ». C’est un homme qui a entamé un processus d’analyse critique de sa propre éducation et des normes sociales qu’il a intégrées.

Cela passe par une prise de conscience que beaucoup de comportements considérés comme « naturels » chez les hommes (ne pas pleurer, vouloir dominer, refuser la vulnérabilité) sont en fait des constructions culturelles.

Il s’agit donc pour l’homme de décider de garder ce qui lui plaît dans la masculinité et de rejeter ce qui est toxique pour lui ou pour les autres (sexisme, violence, charge mentale laissée aux femmes).

Mais la déconstruction du Masculin met aussi en perspective la manière dont on aborde la question de genre dans la société actuelle, et comment cela fragmente et crispe le débat de société. N’y aurait-il pas une autre voie, plus radicale ?

A la Naissance de l’« Homme Déconstruit »

De la Philosophie à l’Étude de Genre.

Le terme vient du philosophe français Jacques Derrida. Pour lui, la « déconstruction » est une méthode d’analyse de textes. Il s’agit de démonter l’architecture d’un discours pour voir ce qui s’y cache (les non-dits, les hiérarchies implicites).

Aux États-Unis, des théoriciennes comme Judith Butler ont repris cette idée pour l’appliquer au genre. L’idée centrale est que le genre est « performatif » : on ne naît pas homme au sens social, on joue le rôle de l’homme en répétant des actes codifiés. « Déconstruire le genre », c’est rendre visible ce théâtre social.

La théorie de Judith Butler et de la « déconstruction » vise effectivement à montrer que Homme et Femme sont des costumes sociaux.

Si le genre est un théâtre, alors nous devrions être libres de jouer n’importe quel rôle, ou aucun, ou d’en changer tout le temps. Le but final est la « fluidité totale » où les catégories rigides disparaissent.

On déconstruit la prison binaire « Homme vs Femme » pour libérer l’individu.

En France, le terme a explosé dans le débat public en septembre 2021, lorsque Sandrine Rousseau (écologiste) a déclaré vivre avec un « homme déconstruit » et s’en féliciter. C’est à ce moment précis que le terme est sorti des universités pour devenir un marqueur politique, souvent caricaturé par ses opposants comme une « perte de virilité ».

Le Climax d’une Guerre des Sexes.

Ce concept d’« homme déconstruit » est devenu un des marqueurs de clivage dans la société, qui faisait suite à deux ouvrages qui avaient déjà marqué le paysage de la lutte féministe :

  • Moi les hommes, je les déteste (Août 2020), dans lequel elle défend la misandrie comme un mécanisme de défense légitime face à la misogynie et prône le fait de privilégier les relations entre femmes (sororité).
  • Le Génie Lesbien (Septembre 2020), d’Alice Coffin, dans lequel elle explique vouloir l’élimination culturelle et mentale de l’homme, pour désintoxiquer l’imaginaire du « male gaze ».

« Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à mon avis, les éliminer. »
— Alice Coffin, dans Le Génie lesbien.

Sandrine Rousseau a tenté d’apporter une réponse constructive (on ne tue pas l’homme, on le change/déconstruit), mais comme le climat était déjà électrique sur ce sujet, sa phrase a été perçue par beaucoup comme la continuation de cette « guerre contre les hommes ».

La Polarisation comme Carburant du Masculinisme.

Alors que pour un intellectuel, déconstruire signifie « analyser l’assemblage », pour le grand publique déconstruire sonne comme « casser ». Ce qui est neutre, voir positif, pour un chercheur ou un philosophe, suggère implicitement une perte, une ruine, un effondrement pour certains hommes.

Sur la forme, le terme est un obstacle pédagogique majeur, car il est perçu comme une négation de soi plutôt que comme une évolution.

Alors que le concept d’« homme déconstruit » promet une libération, car l’homme peut alors être pleinement lui-même, le « marketing » de l’idée peut provoquer une incompréhension, et chez les plus réactionnaire, une opposition totale.

Les Théoriciens de la « Crise de la Masculinité »

Le terreau était déjà fertile, avec le masculinisme civilisationnel d’un Eric Zemmour expliquant le déclin et la décadence de nos sociétés par la féminisation dans son essais Le premier sexe, ou avec Alain Soral qui voyait le féminisme comme un complot libéral prônant une société de consommateur asexués, et appelant les hommes à un acte de résistance en affirmant leur virilité.

Le pont intellectuel a été fait par Jordan Peterson, psychologue canadien, qui au tournant de 2015 a donné une caution scientifique et philosophique au désarroi masculin. Il a dit aux hommes : « Redressez-vous, prenez vos responsabilités ». Il a défendu une hiérarchie naturelle où le masculin représente l’ordre et le féminin symbolique le chaos.

L’Émergence de la « Manosphère »

Aujourd’hui, ces théories se sont fragmentées en plusieurs tribus, souvent réunies sous le terme de « Red Pill » (référence à Matrix : avaler la pilule rouge pour voir la « vérité » sur les femmes et la société).

Le Masculinisme Commercial.

La branche la plus visible et la plus lucrative est celle des influenceurs et des coachs, avec comme figure de proue, Andrew Tate. Leur discours est basé sur un sexisme décomplexé, disant que cette société féminisée rend les hommes faibles. Les femmes veulent prendre la place de l’homme, elles veulent le pouvoir et l’argent, mais méprise les hommes faibles.

Leur crédo : deviens riche, deviens musclé, deviens dominant (Top G), et tu auras les femmes et le pouvoir. Ce masculinisme commercial ne vend pas de la politique, il vend des abonnements, des formations (crypto, e-commerce) et du rêve pour des jeunes mal dans leur peau et fragiles.

Le Masculinisme Idéologique.

Les Incels représentent la branche la plus sombre et la plus nihiliste parmi les idéologues masculinistes, contrairement au père qui se battrait pour la garde des enfants ou à ceux qui refusent le mariage et parfois toute relation avec les femmes.

Cette tribu de ceux qui se considèrent comme des « célibataires involontaires » réunit des hommes qui se sentent rejetés par les femmes, le plus souvent physiquement. L’idéologie de la pilule noire (black pill) utilise des prétentions pseudoscientifiques faisant valoir que la société a été créée au profit des femmes et des « mâles alphas » sur la base de l’attrait physique.

Les Incels transforment leur souffrance en haine pure, avec parfois des passages à l’acte violents.

Le Masculinisme Religieux et « Trad ».

C’est la réponse conservatrice qui monte en puissance, en réaction à la fluidité de genre.

Elle s’exprime aux États-Unis par le retour du « Muscular Christianity » (christianisme musclé), avec des pasteurs évangéliques dévoyant les textes bibliques et prêchant que Jésus n’était pas un pacifiste doux, mais un guerrier, et que l’homme doit être le chef incontesté du foyer. C’est le retour en force d’un patriarcat chrétien des siècles passés.

Une convergence étonnante s’observe sur les réseaux sociaux entre une partie de la droite conservatrice et l’islam. Des influenceurs occidentaux, comme Andrew Tate, vantent l’islam orthodoxe ou le christianisme orthodoxe russe comme les derniers remparts de la virilité traditionnelle face à un Occident woke et féminisé.

Ce masculinisme est parfaitement complété par son pendant féminin, le mouvement « TradWife » (femme traditionnelle). Les femmes de cette tribu mettent en scène leur soumission au mari et leur bonheur domestique, validant ainsi ce modèle masculiniste.

Vers un Humanisme Radical : une Nouvelle Place à l’Homme.

Après les pseudo-intellectuels qui ont théorisé une soi-disant perte de pouvoir des hommes, les mouvements actuels se présentent comme des réactions de survie. Mais il ne servirait à rien de les combattre uniquement sur les valeurs si l’on ne prend pas en compte leur succès foudroyant.

Celui-ci prouve que l’espace laissé vide par un discours progressiste — qui a parfois oublié d’inclure les hommes hétérosexuels dans son projet d’avenir — a été immédiatement rempli par ces vendeurs de fausses certitudes.

Comme nous l’avons vu, le concept d’« homme déconstruit » se focalise sur le point de départ plutôt que sur le point d’arrivée, sur l’ancien modèle à casser plutôt que sur le nouvel homme. Il faut proposer une nouvelle approche.

L' "Homme augmenté ", un homme qui assume pleinement sa place dans la société.
L’homme doit se reconnecté avec ses émotions, sa santé et sa paternité, en assumant sa place dans la société.

L’« Homme Augmenté » plutôt que l’« Homme Déconstruit »

Le discours progressiste échoue souvent face à la montée du masculinisme car celui-ci prospère sur la peur du vide et de la perte d’identité. Le discours masculiniste dit aux jeunes hommes : « La société veut te castrer, te rendre faible, te déconstruire. On veut te voler ta virilité ».

Mais ce masculinisme vend une caricature de la force : être insensible, dominer, ne jamais douter. C’est en réalité une fragilité déguisée ; leur peur panique est de paraître faible. Il faut remettre les choses dans l’ordre : ce virilisme n’est autre qu’une amputation, une punition, une prison.

« Rire le propre de l’homme » disait Rabelais, pleurer l’est aussi ! Pourquoi l’homme devrait-il se couper d’une part essentielle de son humanité ? En exigeant l’insensibilité, on ne demande pas à l’homme d’être « fort », on lui demande implicitement de devenir une machine. On le pousse vers une forme d’analphabétisme émotionnel (l’alexithymie), qui est une véritable amputation psychique.

Ce modèle traditionnel et obsolète coupe les hommes de leurs émotions, de leur santé et de leur paternité. Il les enferme dans des injonctions de compétition et de dureté, tout en leur faisant oublier qu’ils bénéficient pourtant de privilèges réels (salaires, sécurité dans l’espace public).

Le modèle prôné par le masculinisme assigne les hommes à un rôle, mais ce rôle est une masculinité « toxique » qui est, par définition, une déshumanisation.

En réponse, l’« homme déconstruit » propose de se débarrasser de la domination et de la violence. L’« Homme augmenté » va plus loin : il n’est pas une soustraction, mais une addition. On ne demande pas à l’homme de renoncer à sa force, mais d’y ajouter l’intelligence émotionnelle. Il a droit à la douceur, à l’écoute, et doit sortir de son isolement.

Il ne s’agit pas de se détruire, mais de se compléter : « Réappropriez-vous la part d’humanité qu’on vous a forcés à abandonner ! »

L’« Homme augmenté » est moderne, coloré, complexe, désirable. En face, le modèle masculiniste (l’homme « alpha » stéréotypé) commence à ressembler à une caricature en noir et blanc, un peu ringarde, triste et seule dans sa tour d’ivoire.

Pour le dire simplement : l’« Homme augmenté » est un produit « premium » avec toutes les options, alors que le masculiniste est le modèle de base avec des fonctionnalités dégradées.

Contre l’Impasse du Genre, l’Humanisme Radical.

La Fluidité de Genre.

Dans l’absolu, la théorie de Judith Butler et de la « déconstruction » vise à montrer que « Homme » et « Femme » sont des costumes, des fictions, ce qui revient à pulvériser les cases dans lesquelles la société veut nous enfermer. Au-delà du patriarcat, c’est une lutte contre l’hétéronormativité qui nous assigne à un rôle exclusif en fonction de notre genre.

Mais si le genre est un théâtre, alors nous devrions être libres de jouer n’importe quel rôle, ou aucun, ou d’en changer tout le temps. Nous avons alors la liberté d’être qui nous sommes réellement, dans notre ressenti le plus profond. Ce qui compte, c’est comment on se voit, et non plus comment la société a décidé de nous voir.

On déconstruit la prison binaire, la prison biologique, pour libérer l’individu. Le but final est la fluidité totale où les catégories rigides disparaissent.

La fluidité de genre : être masculin comme on le veut.
La fluidité de genre c’est aussi être masculin comme on le souhaite, sans aucune perte.
La Multiplication des Cases.

Avec cette même base théorique de la déconstruction sociale du genre masculin et féminin, au lieu de les dissoudre pour qu’il ne reste que l’humain, avec cet idéal d’égalité, le mouvement social, associatif et militant n’a eu de cesse de créer plus de catégories.

Au lieu de détruire les boîtes « Homme » et « Femme », on a ajouté les boîtes « Non-binaire », « Agenre », « Trans », « Genderfluid », etc. Cela s’explique assez facilement par un besoin de reconnaissance identitaire et un objectif d’expression militante. Pour qu’une personne qui ne se sent pas « homme » existe socialement, elle a besoin de se nommer. Elle se définit donc par sa différence. Pour qu’une personne qui est discriminée pour cette même différence puisse exister, elle a besoin de se reconnaître dans cette case où elle n’est plus seule, mais où elle est plus forte avec ceux et celles de son genre.

Mais le paradoxe est là. Ce genre qui n’existe pas vraiment, qui est une construction sociale, devient aujourd’hui une vérité profonde qui doit être respectée. Le militantisme a fini par sacraliser les catégories qu’il voulait détruire ; ce constructivisme idéologique, politique et social devient essentialiste.

L’Humanisme Radicale comme Réponse.

Parce que l’universalisme a échoué dans sa capacité à prendre en compte les souffrances de chacun, de toutes les minorités persécutées, la société a pensé trouver des réponses en construisant des chapelles idéologiques de plus en plus identitaires, participant ainsi à une fracturation dangereuse.

Certains théoriciens, comme Judith Butler elle-même, expliquent que cette multiplication des étiquettes est une étape transitoire. Le principe serait que la création de nouvelles catégories, de nouveaux genres différents, en très grand nombre, finirait par faire s’effondrer le concept même de « norme ».

C’est une stratégie de saturation : on sature le système de nouvelles définitions jusqu’à ce qu’il implose et qu’on arrive enfin à cet état où le genre ne veut plus rien dire.

Pourquoi continuer à agrandir la prison, passant de deux cellules — celle de la femme et celle de l’homme — à quelques dizaines de cellules en cassant le costume social, et continuer à les multiplier dans l’espoir qu’un jour la prison s’effondre ?

Nous devrions peut-être revoir notre logiciel et penser notre humanité comme ce qui cherche à la fois à déconstruire les rôles sociaux oppressifs qui nous sont assignés (le genre) et à affirmer notre vérité intime et non négociable.

Passons directement à l’étape finale, celle d’un individu libre de toute étiquette, de toute norme sociale, de sexualité et de genre. Faisons le choix d’un Humanisme Radical. Il n’y a qu’un seul genre, le genre humain, et nous jouons tous un rôle dans le grand théâtre de l’humanité.

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