Le Nouveau Visage du Colonialisme en Afrique.
Depuis 2019, l’Afrique a connu une recrudescence notable de coups d’État militaires, principalement concentrée en Afrique de l’Ouest et au Sahel.
Il y a eu 8 coups d’État réussis dans 6 pays différents : au Soudan, au Mali, au Tchad, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon. Cette vague est souvent interprétée comme le reflet d’une insécurité croissante (souvent due au jihadisme), d’une mauvaise gouvernance et de l’échec des élites civiles à améliorer les conditions de vie des populations.
Mais cette réalité politique et sécuritaire cache un nouveau phénomène qui semble être une récurrence pour ces pays africains, sur fond d’idéologie post-colonialisme et d’influences extérieures.
Un Passé Colonial encore Douloureux et Présent.
Le colonialisme pratiqué par les pays européens, et particulièrement la France, reposait sur doctrine visant à légitimer l’occupation, la domination politique et l’exploitation économique d’un territoire, d’un pays, par un autre État. Cette colonisation s’est faite par la force et dans avec une violence trop souvent extrême.
Après la décolonisation et la proclamation de d‘indépendance des pays d’Afrique, le constat a été vite fait, les anciens pays colonisateurs continuaient, sans une occupation formelle, de contrôler les pouvoirs politiques en place et d’exploiter économiquement le territoire.
C’est ce qu’on appelle la « Françafrique », c’est-à-dire, une relation néocoloniale entre la France et d’anciennes colonies en Afrique subsaharienne, qui se traduit par un contrôle de ces états, nominalement indépendants, sur les plans économiques, monétaires, diplomatiques ou militaires.
C’est ce qu’on appelle maintenant, de manière parfois hypocrite, des « zones d’influence », qui peut être exercée par un ancien pays colonisateur ou des puissances influentes comme les Etats-Unis, la Russie ou la Chine.
Il reste encore aujourd’hui des régimes autoritaires civils stables, où des dirigeants bénéficient de ces soutiens, principalement occidentaux, comme Paul Biya au pouvoir depuis 43 ans au Cameroun. Mais il faut aussi citer l’Ouganda dirigé par le président Yoweri Museveni depuis 1986, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo à la tête de la Guinée Equatoriale depuis 46 ans, et le président Isaias Afwerki qui est au pouvoir depuis l’indépendance de l’Erythrée en 1993.
Ces régimes autoritaires, comme le Cameroun ou l’Ouganda, sont souvent ceux qui servent de relais stables pour les intérêts néocoloniaux, au bénéfice d’un Etat étrangers et du pouvoir en place.
Les changements de gouvernance qui se font par des coups d’État en Afrique reflètent aussi l’expression d’un mouvement de fond, politique et idéologique, dirigé contre les anciens pays coloniaux, principalement la France, et ceux qui sont considérés comme leur complices ou leurs « hommes de main », à savoir les anciens dirigeants.
La Prédation par les Élites Militaires, un Colonialisme de l’Intérieur.
Ce qui se joue aujourd’hui en Afrique de l’Ouest et Centrale peut se définir par une forme de colonialisme de l’intérieur, concept développé et défini par le sociologue mexicain Pablo González Casanova en 1965, et déjà utilisé par le sociologue américain C. Wright Mills dès 1963.
Le colonialisme interne est un outil d’analyse essentiel pour comprendre les mécanismes de domination et d’inégalité qui opèrent non pas entre nations, mais à l’intérieur des frontières d’un même État.
Il permet de décrire une situation où, au sein d’un même État-nation, une région ou un groupe minoritaire (souvent ethnique, racial ou culturel) est traité par le centre dominant (la « métropole » interne) de manière similaire à la façon dont une puissance coloniale traite sa colonie.
Pour ce qui est de ces pays d’Afrique ayant connus des mouvements de coups d’État militaires ont retrouvent la même caractéristique : une junte militaire prenant le pouvoir, soi-disant pour le bien de la population civile mais qui garde le pouvoir, politique et administratif, et exploite les ressources du pays de manière inégale et dans son propre intérêt.
Dans les pays dont nous parlons (Tchad, Mali, Burkina Faso, RDC, Soudan, Niger et Gabon), la problématique est souvent l’accaparement de l’État par une faction, souvent militaire, qui l’utilise comme un instrument d’enrichissement personnel et de maintien au pouvoir, au détriment de la population et du développement national.
Le Détournement des Ressources Nationales.
L’État est capturé pour contrôler l’accès aux richesses (pétrole au Tchad et au Soudan, minerais en RDC, etc.). L’extraction et la vente de ces ressources génèrent des flux financiers qui sont détournés au profit d’un cercle restreint d’officiers, de leurs alliés et de leurs réseaux clients.
Les dépenses militaires augmentent souvent considérablement, mais sans que cela ne se traduise nécessairement par une amélioration de la sécurité. Cette augmentation masque souvent la corruption et les flux financiers illicites liés aux achats d’armes ou aux contrats miniers.
Les ressources fiscales sont réallouées vers l’appareil sécuritaire et les dépenses non productives, ce qui crée un effet d’éviction sur l’éducation, la santé et les infrastructures.
Une Logique de Domination et de Répression.
Ces régimes exercent une domination qui présente des similitudes avec le modèle colonial, bien qu’elle soit le fait d’acteurs nationaux.
Le pouvoir est légitimé par la nécessité de maintenir l’ordre et l’unité nationale (surtout dans les pays menacés par le jihadisme ou des rébellions), ce qui permet de réprimer violemment toute opposition ou critique en invoquant un Etat d’exception permanent.
L’armée devient un corps privilégié, doté d’avantages économiques et sociaux, assurant sa loyauté envers le chef d’État, souvent lui-même un militaire, et dominant la société civile et l’administration.
Ce modèle d’exploitation interne rend le pays particulièrement vulnérable aux influences et aux prédations externes, favorable aux multinationales et aux puissances étrangères. Loin de défendre la souveraineté, ces juntes se transforment en partenaires commerciaux cyniques pour les puissances mondiales, inaugurant une nouvelle ère de néocolonialisme géopolitique.
En réalité ces élites, en s’enrichissant personnellement, facilitent la continuité d’un néocolonialisme économique étranger. Elles offrent des conditions d’exploitation favorables aux multinationales et aux puissances étrangères en échange de leur soutien politique, militaire ou financier.
Les Dimensions Ethniques et la Fracture Centre-Périphérie.
La colonisation interne, telle que définie par les sociologues, a aussi une dimension de la négation ou l’oppression culturelle d’une partie de la population et des minorités. On retrouve cette dimension au Sahel et au Soudan, où les coups d’Etat ont souvent des sous-textes ethniques ou régionaux.
Oppression Culturelle et Mythe de l’Unité Nationale.
Dans le Sahel, la prise de pouvoir par les militaires est officiellement motivée par l’insécurité, mais la junte peut être perçue, par certaines populations marginalisées, comme une force d’une ethnie ou d’une région dominante.
Dans ces pays, les populations du Nord, souvent nomades, comme les Touareg ou les Funalis (Peuls) se sentent historiquement colonisées de l’intérieur par l’État central, dominé par des élites sédentaires du Sud.
Les juntes promeuvent un discours nationaliste unitaire qui, en pratique, tend à nier les spécificités culturelles et les revendications d’autonomie des régions périphériques, utilisant la crise sécuritaire comme prétexte pour une centralisation autoritaire du pouvoir, et donc imposant une forme d’oppression culturelle.
Le Soudan : Le Cas Extrême du Nettoyage Ethnique Interne.
Le Soudan est l’exemple le plus tragique et le plus clair de colonialisme intérieur, souvent articulé autour de la question arabo-musulmane centrale contre les populations africaines non-arabes de la périphérie.
L’État central, dominé historiquement par des élites arabisées de la vallée du Nil, a mené une guerre contre les groupes rebelles et les populations non-arabes du Darfour. Le conflit du même nom était une tentative du centre d’occuper, de pacifier et de s’approprier les terres et les ressources de la périphérie, un acte typique de colonialisme interne.
La guerre actuelle entre l’Armée régulière (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) est en partie une lutte entre des factions militaires issues du centre, mais elle met en lumière les milices des RSF, qui ont leur origine dans les Janjaweed (milices arabes utilisées par l’ancien régime pour réprimer le Darfour). Ces groupes ont pratiqué une négation culturelle et une violence ciblée contre des groupes ethniques spécifiques : es Massalit et d’autres communautés non-arabes au Darfour.
La Hard Power des Puissances : Une Légitimation du Colonialisme Intérieur.
La vague de coups d’État et l’émergence du « colonialisme de l’intérieur » n’existent pas en vase clos. Ils se trouvent encouragés et légitimés par une nouvelle dynamique des relations internationales, où les grandes puissances – États-Unis, Russie et Chine – privilégient des stratégies transactionnelles au détriment de la bonne gouvernance et du développement des peuples.
Ces stratégies, bien que différentes dans leur forme, convergent vers un même résultat : elles valident et renforcent les régimes prédateurs africains, inaugurant une nouvelle ère de néo-colonialisme géopolitique.
Les États-Unis : La Doctrine Transactionnelle.
Sous l’approche dite « America First », la politique étrangère américaine s’est recentrée sur la primauté des intérêts économiques et sécuritaires immédiats.
Les États-Unis recherchent avant tout la stabilité des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques (cobalt, lithium, etc.) et des partenariats anti-terroristes. Un régime militaire qui garantit cet accès est désormais jugé préférable à un gouvernement civil fragile.
Cette diplomatie transactionnelle retire l’exigence démocratique et la pression morale sur les autocrates et les juntes. Elle leur offre une forme de tolérance internationale, renforçant leur capacité à exercer leur « colonialisme intérieur » sans craindre de sanctions sur les droits humains.
Le désengagement des États-Unis de l’aide au développement conditionnelle (soft power), au-delà du drame humanitaire pour les populations civiles, laisse le champ libre aux régimes prédateurs, car ils perdent leur principale source de pression occidentale.
La Russie : Le Partenaire Sécuritaire.
La Russie, notamment par l’intermédiaire de groupes paramilitaires comme Wagner, puis par Africa Corps, propose un modèle d’exploitation qui se marie parfaitement avec la logique de la junte.
La Russie offre un service, la survie du régime et le soutien anti-insurrectionnel – sans conditionnalité politique, en échange de ses services militaires. Elle obtient ainsi des droits d’exploitation économique directs et lucratifs (concessions minières, or, diamants) au Mali, en RCA, ou au Soudan.
Cela permet à la junte de monétiser la souveraineté du pays au profit d’une faction restreinte, institutionnalisant la prédation interne avec un acteur extérieur comme complice.
La Chine : Le Partenariat Économique.
La Chine est le principal acteur en matière de prêts et d’infrastructures en Afrique, agissant selon une doctrine de non-ingérence dans les affaires intérieures.
Le modèle chinois repose sur la coopération État à État, acceptant tout régime capable de garantir la signature d’un contrat. Les prêts massifs sont souvent remboursés en ressources naturelles (minerais, pétrole), finançant les infrastructures nécessaires à l’extraction.
L’approche chinoise fournit aux régimes de « colonialisme intérieur » une alternative financière aux institutions occidentales (FMI, Banque mondiale) qui exigent des réformes de gouvernance. Cette marge de manœuvre financière leur permet d’ignorer les pressions démocratiques et de renforcer leur capacité d’exploitation interne.
La diplomatie des grandes puissances, qu’elle soit transactionnelle (États-Unis), sécuritaire-prédatrice (Russie) ou économique (Chine), converge vers un même résultat : elle valide et renforce les régimes de « colonialisme intérieur ».
Les peuples africains sont pris en étau entre la prédation de leurs propres élites – qui vendent leur stabilité et leurs ressources au plus offrant – et la logique d’exploitation des puissances mondiales. Loin de mener à l’indépendance des peuples, ce modèle prolonge la boucle de la non-souveraineté.
Un avenir est-il possible sans colonialisme, interne ou externe ?
En définitive, la vague de coups d’État observée en Afrique depuis 2019 marque un tournant moins dans la nature de la domination que dans l’identité de ses acteurs.
Le colonialisme de l’intérieur, mené par des élites militaires et politiques nationales, a supplanté l’occupant étranger. Ces juntes perpétuent la prédation des ressources et l’oppression (économique et parfois ethnique) contre leur propre peuple.
Ces régimes prédateurs trouvent une légitimité et un renforcement dans la nouvelle diplomatie transactionnelle des grandes puissances mondiales (États-Unis, Russie, Chine), dans l’ignorance des questions de bonne gouvernance et de droits humains.
Sous couvert de souveraineté et d’idéologie anti-coloniale, le colonialisme de l’intérieur détourne la colère légitime des populations contre l’ancienne puissance coloniale pour justifier et masquer sa propre domination.
L’enjeu pour les peuples africains n’est plus seulement de se libérer des chaînes de l’extérieur, mais d’échapper à celles forgées de l’intérieur. Tant que les élites locales continueront de s’enrichir en vendant la souveraineté nationale au plus offrant, et tant que les puissances mondiales privilégieront les intérêts stratégiques aux principes démocratiques et humanitaires, l’Afrique restera prise dans cette boucle de la non-souveraineté, où les coups d’État ne font que remplacer un type de domination par un autre.
La véritable indépendance ne pourra s’incarner que par la construction d’États justes, inclusifs et au service exclusif de leurs citoyens.
Références :
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/09/09/les-coups-d-etat-en-afrique-se-succedent-depuis-2019-mali-soudan-niger_6188565_4355770.html
https://www.youtube.com/watch?v=JgMPzJvKlnk
https://www.revuepolitique.fr/le-choc-des-empires-au-21eme-siecle/
